L'HAITIEN, SEULE LANGUE ROMANE ET AFRICAINE NÉE EN AMÉRIQUE
Carte des départements constitutifs de la République haïtienne.
Les langues romanes sont celles qui dérivent
du latin antique, le langage parlé par les anciens Romains, d'abord sur un tout
petit territoire entourant la ville moderne de Rome, puis sur toute la partie
occidentale de l'empire. À l'origine, la langue latine n'était guère qu'une des
nombreuses langues italiques, une famille linguistique composées de plusieurs
idiomes parlés au centre de l’Italie moderne, mais toutes les autres langues
italiques ont disparu sans laisser de traces, absorbées par le latin triomphant
de l'empire romain. Les locuteurs des langues romanes modernes sont nombreux et
se concentrent essentiellement au sud de l'Europe (dans les cas du français, de
l'espagnol, du portugais, de l'italien et du roumain), en Amérique latine (dans
les cas de l'espagnol et du portugais) et en Amérique du nord (dans les cas de
l'espagnol et du français. Les locuteurs sont aussi très nombreux en Afrique,
bien que, sur ce continent, ces langues sont généralement utilisées en tant que
langue d'échange entre peuples et se classent très souvent comme deuxième
langue la plus parlée dans un pays donné (que ce soit dans les pays de
l'Afrique francophone, de l'Afrique anglophone, de l'Afrique lusitanophone ou
de l'Afrique hispanophone).
Les langues romanes principales sont le
français, l'espagnol, le portugais, l'italien et le roumain. Il y a aussi tout
un chapelet de petites langues peu connues et habituellement dérivées de l'une
des cinq langues les plus communes. Dans le cas du roumain, par exemple,
l'aroumain, l'istrio-roumain et le mégléno-roumain sont des idiomes très
proches et ayant la même origine ethnolinguistique, soit les peuples romanisés
des Balkans à l'époque de la Rome impériale. De même, le moldave parlé dans le
république de Moldavie (c'est-à-dire la partie orientale de la Moldavie
historique), occupée et administrée par l'Union soviétique au détour de la
Deuxième guerre mondiale, jusqu'à l'indépendance au cours des années '90, a
évolué à un rythme et d'une manière différente du roumain parlé dans la Moldavie
occidentale, elle-même partie intégrante de la Roumanie, et il est souvent considéré
comme un simple dialecte du roumain, mais un dialecte de plus en plus
divergent.
Un peu de la même manière, le créole haïtien
est un parler dérivé du français qu'a voulu imposer la France, à l'époque
coloniale, aux esclaves arrachés à plusieurs royaumes africains de l'Afrique de
l'ouest (et du centre), en vue de les faire travailler de force dans des
plantations implantées dans sa colonie de Saint-Domingue. Le créole haïtien est
un idiome basé sur le français ancien, mais comportant aussi des apports de
l'anglais, du portuguais et de l'espagnol, mais encore davantage des apports
provenant de nombreuses langues d'Afrique de l'ouest. Ce langage a remplacé
progressivement les diverses langues africaines que les esclaves, avant leur
capture, avaient appris dans leur contrée d'origine. Pour le dire autrement,
chaque esclave avait sa propre langue, commune dans son royaume d'origine, et
les membres des équipes de travail constituées par le regroupement de ces
travailleurs forcés, assemblés en groupes désorganisés, n'avaient aucune moyen
de communiquer entre eux, si bien que chaque personne devait tenter de deviner
le sens des mots employés par les tourmenteurs, afin d'échapper aux punitions.
Le créole est donc, en pratique, et en quelques mots, le résultat d'un lent
broyage des langues africaines d'origine par une langue imposée de force, sur
une longue période de temps.
Ce phénomène est analogue au broyage des
croyances d'origine, devant un catholicisme triomphant, imposé lui aussi de
force, et à l'émergence du voudou, en particulier, dont l'origine est liée de
près aux croyances voudun, communes dans le sud-ouest du Bénin actuel
(l'ancienne colonie française du Dahomey) et dont le centre nerveux se trouvait
(et se trouve toujours) dans le petite ville de Ouidah, ancienne capitale du
royaume du même nom. Le royaume de Ouidah (et le royaume d'Alladah, un peu plus
au nord) ont été délibérément annexés, l'un après l'autre, par le royaume
africain du Dahomey, une structure politique créée par le peuple fon sur un
large plateau situé tout au nord de la bande côtière, afin de se donner un
accès à l'océan Atlantique et pouvoir ainsi vendre aux marchands européens
(plus précisément français, anglais et portugais) les prisonniers de guerre que
les troupes du souverain du Dahomey capturaient lors d'incessants conflits avec
les royaumes voisins, situés à l'est, à l'ouest et, surtout, au nord du pays.
Le produit de la vente de ces prisonniers (et futurs esclaves) était alors
utilisé pour acheter des armes permettant de faire d'autres prisonniers,
lesquels étaient eux aussi vendus aux marchands étrangers, formant ainsi un
cycle se répétant sans fin. Les cycles en question était très lucratif pour
toutes les parties impliquées (sauf en ce qui concerne les prisonniers
eux-mêmes, bien sûr), au point où les rois du Dahomey initiaient volontiers des
guerres pour s'assurer un flux constant de nouveaux prisonniers, donc de futurs
esclaves, donc d'entrées d'argent, donc d'armes achetés aux Européens, donc de
tout nouveaux prisonniers, etc.
Encore aujourd'hui, à Ouidah, existent des
traces du fort français où étaient basés les marchands de ce pays. Rien
n'existe plus d'un autre fort, celui des Anglais, mais, par contre, le fort portugais
subsiste encore, sous la forme d'un bâtiment bien conservé, défendu par des
canons de bonne taille, encore solides et impressionnants. Ce fort constitue
d'ailleurs, aujourd'hui, une attraction touristique réputé. Le site de ce fort,
un carré d'à peine quelques dizaines de mètres pou chaque côté, formait en
passant la plus petite colonie du monde, un territoire tellement petit qu'il
n'apparaît sur aucune carte. Cette minuscule colonie portugaise a été annexée
de force par la nouvelle république du Dahomey, peu après sa promulgation en
1960, et les citoyens de ce nouveau pays ont alors repris possession d'un
bâtiment que les Portugais y résidant avaient pris bien soin, préalablement, de
ravager autant que possible, avant de quitter précipitamment le tout nouveau
pays pour s'en retourner dans le leur.
Toujours à Ouidah, existe un intéressant musée
du voudun et la majeure partie de la population pratique encore cette croyance,
malgré la présence, au beau milieu du centre-ville, d'une basilique plantée là
par les Français pour y imposer leur propre religion catholique. Les tombes des
premiers évêques de la colonie française y reposent encore aujourd'hui,
d'ailleurs, dans un impressionnant silence. Plus au sud, hors de
l'agglomération, au bout du sentier que devaient suivre les futurs esclaves pour
atteindre le rivage de l'Atlantique, par-delà un petit marigot marécageux, a
été construit par le gouvernement béninois un imposant monument, en mémoire des
ancêtres enlevés par les Blancs d'autrefois et disparus à jamais, dans le cadre
de ce qui fait penser à un genre d'alien abduction à rebours. Le
monument, tout de blanc peint, avec des bandes colorées, bien planté face à la
mer, a reçu le nom de Porte du Non Retour, une dénomination
particulièrement appropriée, puisque les prisonniers noirs devaient quitter le
continent africain (le continent d'origine de toute l'espèce humaine) sous la
menace de leurs propres descendants blancs (issus de ceux qui ont quitté ce
continent pour peupler tous les autres il y a des dizaines de milliers
d'années) pour ne plus jamais y revenir...
Pour revenir au langage créé par les esclaves
de Saint-Domingue, elle est reconnue comme langue distincte depuis 1987,
distincte en ce sens qu''elle n'est pas intelligible avec le français. Le
vocabulaire de la langue haïtienne provient en grande partie du français du
XVIIIe siècle, mais sa grammaire et la structure des phrases s'inspirent du fon
(la langue du peuple fon, celui qui, comme on l'a vu, a fondé l'antique royaume
du Dahomey) et du igbo (une langue parlée au sud-est de l'actuelle Nigéria,
sise à l'est du Bénin actuel). Il s'agit d'un genre de langue mixte,
puisqu'elle est apparentée à la fois aux langues romanes et aux langues
ouest-africaines. À ce titre et dans la mesure de sa double nature, elle peut
être classée dans le tableau des langue romanes les plus parlées dans le monde,
avec pas moins de 13 millions de locuteurs (dont environ 11 millions sur l'île
de Saint-Domingue et 2 millions au niveau de la diaspora haïtienne dans le
monde, concentrée surtout aux États-Unis et au Canada -on sait d'ailleurs que
la région de Montréal, entre autres, abrite une communauté haïtienne
relativement nombreuse-).
Cette nouvelle langue romane, la seule à avoir
vu le jours hors du continent européen, est donc le résultat d'un phénomène de
créolisation du français sur une longue période de temps, se comptant en
siècles. Certains linguistes (et plusieurs natifs d'Haïti) croient, en fait,
qu'il ne faut désormais plus parler de créole haïtien mais plutôt de langue
haïtienne. L'haïtien est codifié et régi par l'Académie haïtienne, une instance
constituée en 1987 mais mise sur pied effectivement en 2013. L'haïtien est, avec
le français, l'une des deux langues officielles de la République d'Haïti, la
toute première république noire du monde, fondée en 1804, après une longue
guerre de libération menée contre l'occupant français, peu de temps après la
révolution américaine de 1776 (instituant la République américaine) et
après la révolution française de 1789 (instituant la République française).
Beau texte réaliste!
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